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Article écrit par Christian Cholez

Quand on n’ose plus dire qu’on est seul

Il y a des mots que l’on prononce difficilement.
Dire que l’on est seul en fait partie.

Dans une société où tout se montre, s’affiche et se partage, la solitude reste paradoxalement l’une des réalités les plus tues. Elle n’est pas toujours bruyante, ni spectaculaire. Elle s’installe souvent doucement, presque sans prévenir, et finit par devenir une compagne silencieuse que l’on apprend à dissimuler.

Beaucoup de femmes et d’hommes vivent seuls sans jamais le dire vraiment. Ils remplissent leurs journées, occupent leurs soirées, entretiennent des échanges cordiaux, parfois chaleureux. De l’extérieur, rien ne semble manquer. Pourtant, une absence demeure : celle du lien intime, choisi, durable.

La solitude comme gêne sociale

Reconnaître sa solitude reste difficile. Non pas parce qu’elle serait rare, mais parce qu’elle est encore perçue comme une forme d’échec. Échec affectif, relationnel, parfois même personnel. Comme si être seul disait quelque chose de négatif sur la personne elle-même.

Dans les conversations ordinaires, la solitude est rarement nommée. On dit que l’on est « très occupé », que l’on « n’a pas rencontré la bonne personne », que « ce n’est pas le moment ». Ces formules servent souvent de paravent. Elles évitent la question suivante, plus dérangeante : et si cette solitude faisait souffrir ?

Admettre que l’on se sent seul demande du courage. Car cela expose à des regards, à des conseils non sollicités, parfois à des jugements. « Tu devrais sortir plus », « t’inscrire quelque part », « laisser faire le temps ». Comme si la solitude se résolvait par une simple injonction.

Le poids du regard des autres

La difficulté à dire sa solitude est renforcée par le regard social. Être en couple reste, consciemment ou non, une norme implicite. Elle structure les discussions, les invitations, les projets. Les repas de famille, les événements, les fêtes rappellent souvent ce statut manquant.

Dans les petites villes et les territoires ruraux, ce poids est encore plus présent. Tout le monde se connaît, les histoires circulent vite, les étiquettes s’installent. Dire que l’on est seul, c’est parfois craindre de devenir « celui ou celle dont on parle ». Alors on se tait.

Même chez les plus jeunes, la pression est réelle. À l’ère des réseaux sociaux, où les couples heureux semblent omniprésents, la comparaison est permanente. La solitude devient alors doublement invisible : vécue intérieurement, mais niée publiquement.

Une solitude qui n’est pas forcément choisie

Contrairement aux idées reçues, beaucoup de personnes seules ne le sont pas par choix. Elles ont aimé, parfois longtemps. Elles ont essayé, souvent sincèrement. Mais les parcours de vie se fragmentent, les séparations se multiplient, les rencontres deviennent plus rares et plus complexes.

Avec le temps, l’énergie pour recommencer peut s’user. Les échecs successifs laissent des traces. On apprend à se protéger, à réduire ses attentes, parfois à renoncer sans l’avouer. Dire que l’on est seul reviendrait alors à reconnaître ce renoncement, et cela peut être douloureux.

Il existe aussi une forme de solitude entourée. Être parent, actif professionnellement, engagé socialement, et pourtant se sentir profondément seul sur le plan affectif. Cette solitude-là est souvent incomprise, car elle ne correspond pas à l’image classique de l’isolement.

Le silence comme stratégie de protection

Ne pas dire que l’on est seul, c’est parfois une manière de se préserver. Préserver sa dignité, son image, son équilibre fragile. Le silence devient une armure.

Mais ce silence a un coût. À force de ne pas nommer sa solitude, on finit par l’intérioriser comme une fatalité. On s’adapte, on compose, on réduit ses attentes. Jusqu’au moment où l’idée même de rencontrer quelqu’un paraît lointaine, voire inaccessible.

La solitude prolongée peut alors devenir un état stable, mais pas nécessairement apaisé. Elle s’accompagne souvent d’une fatigue émotionnelle, d’une baisse de l’estime de soi, parfois d’un sentiment d’invisibilité.

Dire sa solitude, un premier pas

Dire que l’on est seul n’est pas une faiblesse. C’est souvent un acte de lucidité. Reconnaître un manque, ce n’est pas s’y résigner, c’est lui donner une existence. Et ce qui existe peut, un jour, évoluer.

La solitude n’est ni une honte, ni un défaut. Elle est une expérience humaine, traversée par des millions de personnes à différents moments de leur vie. La rendre dicible, c’est déjà commencer à la transformer.

Peut-être que le plus difficile n’est pas d’être seul, mais d’avoir appris à l’être en silence. Et peut-être que rompre ce silence — même timidement — ouvre un espace nouveau. Un espace où la rencontre redevient possible, parce qu’elle est enfin reconnue comme un désir légitime.